Rencontre avec Elsa Vivant : qu'est-ce que la ville créative?

par Camille Pène

Le 23 juin 2011, en marge de la programmation de Futur en Seine, la fête de la ville numérique, l’Atelier Français organise un événement sur le thème de “La ville créative : marketing urbain ou modèle économique?”.

Afin de préparer cette discussion sur la ville créative, L’Atelier Français et Knowtex, le réseau de la culture scientifique et technique, s’associent pour proposer un dossier feuilleton qui comprendra des rencontres avec des acteurs et de penseurs de la ville créative et une enquête sur les lieux créatifs et une cartographie interactive de la ville numérique.

Pour initier ce dossier, nous avons interrogé par téléphone Elsa Vivant, maître de conférences en urbanisme à l'Institut français d'urbanisme. Elle a publié en 2009 aux Presses Universitaires de France "Qu'est-ce que la ville créative?", et c'est par cette question que nous avons commencé l'entretien.

 

Elsa Vivant

Elsa Vivant, maître de conférences à l'Institut Français d'urbanisme et auteur du livre Qu'est-ce que la ville créative?

 
La ville créative : plus qu'une réalité, une injonction politique

"La question est déroutante", commence-t-elle par répondre. Il lui avait certes fallu une centaine de pages pour exposer les paradoxes contenu dans l'expression : "C'est une idée plus qu'une réalité."  La formule  "ville créative" traduit une logique d'injonction politique et une stratégie de développement économique.

Si la ville créative n'existe pas, en revanche, c'est une notion qui permet de mettre en évidence certains phénomènes, "notamment le rôle des industries créatives dans l'économie urbaine, le rôle des artistes dans les villes, et un mouvement sociologique de retour vers les villes centre".

Enfin, la ville créative est le prolongement des travaux d'un auteur à succès, Richard Florida, qui mettent en évidence les critères d'attractivité d'une ville pour ce que l'économiste américain appelle la "classe créative" qui regroupe certes les artistes et professionnels de la culture, mais aussi beaucoup de professions de cadres supérieurs (managers, juristes, financiers), ce qui, comme le souligne Elsa Vivant, est présenté de façon nettement plus glamour sous le terme « classe créative ». Richard Florida expose dans son livre The Rise of the Creative Class comment la capacité d'une ville à attirer cette catégorie de population est moteur de son développement économique. Si on poursuit ce raisonnement, la ville créative est celle où habite la classe créative et qui développe son attractivité par la mise en œuvre de stratégies urbaines spécifiques.

 

Quels critères pour mesurer la créativité d'une ville?

Quelle est la ville du monde la plus créative et pourquoi? Là encore, la chercheuse ne peut répondre de manière catégorique, car la ville créative ne repose pas sur des faits mais sur des représentations. Pour l'établir scientifiquement, il faudrait définir puis comparer des indicateurs tels que la part de la population travaillant dans les industries créatives et de la "classe créative" dans la population, la part des industries créatives dans l'économie locale ou encore l'importance des scènes artistiques locales. Richard Florida s'attache justement à définir ces indicateurs et ainsi établir des classements de villes dites créatives. Il mesure le niveau de créativité d'une ville selon 3 indices : le talent (nombre de personnes diplômées à bac + 4), la technologie (nombre de brevets déposés) et la tolérance. Mais il n'existe pas de consensus académique sur la validité de ces indicateurs.


 

The Rise of the Creative Class par Richard Florida

 

D'autres données statistiques comme celles établies par le "Department of Cultural Media and Sport" du gouvernement britannique à la fin des années 90, ont été conçues en fonction d’intérêts locaux ou de présupposés/préjugés. Le DCMS a ainsi établi la catégories des industries créatives en fonction des secteurs dans lesquels le Royaume Uni était leader - le software, la publicité, le marketing. Ces données ne sont pas neutres et ne peuvent constituer l'indice de la créativité de toutes les villes.

L'enjeu de la ville créative est avant tout politique. Il est donc difficile pour les chercheurs de se positionner.

L'imaginaire de la ville créative

Pour identifier quelle est la ville du monde la plus créative, il faut s'adresser aux imaginaires. Berlin s'impose alors, non pas à cause de la réalité de la scène locale (quoique), mais par ses représentations qui ont déjà beaucoup circulé : la bohème artiste, les lieux alternatifs et branchés, le mode de vie respectueux de l'environnement. Elsa Vivant signale au passage que l'imaginaire de la ville créative émane d'une vision du monde très occidentale.

 

Berlin

Berlin, dont les représentations nourrissent l'imaginaire de la ville créative

L'influence britannique  industries créatives

La chercheure effectue actuellement un séjour de recherche à Londres, au Center for Culture, Media and Creative Industries dirigé par Andy Pratt au King's College, un des centres de recherche les plus actifs avec le Goldsmith College sur les industries créatives. Au Royaume Uni, la recherche sur les industries créatives et la ville créative est beaucoup plus avancée. Plusieurs think tanks tels que Demos ou Comedia placent la notion de créativité au cœur de l'action publique. Cela s’inscrit dans un contexte où le tournant néolibéral dans les affaires publiques, en particuliers les politiques urbaines, est à la fois plus ancien et plus marqué.

A Londres, Elsa Vivant peut se nourrir de ces travaux et échanger avec ses pairs, mais elle poursuit ses recherches sur un terrain français qui n'est pourtant pas considéré en France comme relevant du champ des industries créatives : les urbanistes. Pour Elsa Vivant, cela traduit le paradoxe des industries créatives: " les urbanistes ne sont pas considérés comme faisant partie des industries créatives car ils ne se revendiquent pas comme tels (pour le moment). Or les industries créatives sont une catégorie politique, établie initialement par le lobby de l'industrie du software britannique pour protéger leurs productions avec les mêmes garanties que le droit d'auteur artistique. Les britanniques ont crée les industries créatives à l'image de leur succès, et c'est pourquoi elles comprennent le software et la publicité. Derrière cette catégorie, il y a des intérêts économiques à protéger."

Replacer la créativité artistique au cœur de la ville créative

C'est l'occasion d'interroger Elsa Vivant sur ce qui distingue Paris et Londres en tant que villes créatives. "C'est, pour moi, le rapport à l'argent. Il y a à Londres une clientèle fortunée très active sur le marché de l’art et d’autres formes de consommation à des fins spéculatives, qui explique en partie le succès de la scène artistique londonienne."

Cependant, si l'on replace la créativité artistique au cœur de la question de la ville créative, ce qu'Elsa Vivant appelle de ses vœux, Paris se distingue de Londres par la diversité de sa scène artistique. Le secteur culturel est beaucoup plus subventionné à Paris qu'à Londres, surtout depuis la dernière coupe effectuée parle gouvernement britannique. L'offre culturelle à Paris est plus riche et plus diversifiée. Cela peut paraître surprenant voire contre-intuitif, pourtant il suffit de comparer Time Out et Pariscope : la quantité et la diversité des offres de spectacles de vivant ou de films projetés en salle est largement plus importante à Paris. L’importance des salles subventionnées permet également une exigence esthétique que le seul marché de la consommation culturelle n’assume plus. Londres est dominée par des productions théâtrales de Broadway et les adaptations sur les planches de blockbusters hollywoodiens (de Legally Blonde à Dirty Dancing) alors que Paris se distingue par la vitalité de sa scène de cirque contemporain, de musique du monde, de théâtre d’avant-garde et de dance. Mais l’appréciation d’une scène culturelle reste très subjective selon les gouts et l’expérience urbaine de chacun.

Les acteurs de la ville créative : artistes, politiques et industries créatives

Qui sont les acteurs de la ville créative? Il y a d'abord les acteurs économiques, les producteurs de biens créatifs et culturels, les artistes et les institutions culturelles qui les soutiennent. Ensuite, il y a ceux qui visitent la ville créative, ceux qui y habitent et qui consomment la production créative. Enfin, il y a ceux qui conçoivent les politiques de développement urbain et économique et qui s'inspirent des théories de la ville créative. Si Elsa Vivant devait citer un exemple français de la mise en œuvre de ce type de politique, ce serait Nantes, "où la collectivité crée un "quartier de la création" en rapprochant différentes écoles et en développant une offre immobilière pour les industries créatives."

 

quartier de la création

L'éléphant des Machines de l'île, équipement culturel implanté dans les nefs réhabilitées des anciens chantiers navals, l'un des sites culturels du nouveau quartier de la Création de Nantes © V. Jacques/Samoa

Le rôle des industries créatives dans la ville créative est central. "Une des façons de comprendre la constitution de la ville créative, c'est d'observer le comportement des industries créatives dans leur milieu." Les industries créatives suivent une logique de cluster en s'installant à proximité les unes des autres, car leur modèle de production est externalisé. Chaque projet est mené par une équipe différente, et la proximité est un des moyens de l'organisation du travail. " Ces processus spontanés et autogérés d'agrégation dans le milieu urbain sont une des clefs de compréhension de la ville créative. "Ils ont été très bien analysés par Charles Ambrosino à travers l'exemple de la constitution du quartier d'Hoxton à Londres."

 

Hoxton

Le quartier d'Hoxton à Londres : des bars, des salles de concerts et de théâtre (ici l'Hoxton Hall)

L'implantation des industries créatives en milieu urbain peut aussi être soutenue par les pouvoirs publics, à l'exemple de l'implantation de l'industrie audiovisuelle dans la plaine Saint-Denis. Ce soutien se justifie par le poids des emplois crées par les industries créatives, qui sont un moteur économique des villes. "L'étude de l'Institut d'aménagement et d'urbanisme sur les industries créatives a mis à jour des chiffres intéressants, mais il est curieux de voir comment les catégories londoniennes sont appliquées à l'Ile de France!"

Des créateurs aux créatifs

Quand je l'interroge pour savoir si selon elle la créativité est aujourd'hui une expression galvaudée, Elsa Vivant s'exclame "Oui! Personnellement, je ne sais plus de quoi on parle quand on parle de créativité ou d'industries créatives aujourd'hui". La créativité fait référence au travail de l'artiste créateur, dont les choix professionnels lui permettent de se réaliser mais qui accepte en contrepartie de sacrifier son confort matériel. On parle alors de travailleurs créatifs pour justifier le fait que des travailleurs qui s'accompliraient dans leur travail et seraient prêts à accepter les conditions du travail créatif, c'est à dire une certaine précarité.  Le chercheur Pierre-Michel Menger a bien montré l'utilisation d'un discours positif sur la créativité pour justifier  la diffusion d'un modèle de travail précaire et incertain. On parle de "travail sacrificiel": "certains travailleurs acceptent de travailler gratuitement pour une ligne en plus sur leur CV. Mais ces conditions discriminantes excluent beaucoup de personnes comme par exemple les parents isolés (souvent des femmes)."

La ville des précaires

Ce qui permet à Elsa Vivant de conclure : "si la ville créative est le support de l'organisation de l'activité économique créative, c'est une ville de précaires. "Concevoir une ville dans un contexte de précarité en cours de généralisation est aujourd'hui un des enjeux forts de l'urbanisme".


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